Blog vagabond, culturel et champêtre

mardi 18 novembre 2008

"Ecris-nous"

Lorsque j'ai l'esprit libre, j'écris parfois de petits textes Ou plutôt, j'ai de petits textes qui s'écrivent tout seuls et je les laisse faire. Fragments, poèmes, dialogues, débuts d'histoires - j'aime les commencements, les matins, les épiphanies.

C'est une expérience un peu étrange, très agréable, comme des fruits à bonne maturité qui arriveraient dans ma main et me diraient "mange-nous". Je ne sais pas d'où viennent ces textes, je n'ai jamais été tentée de les travailler. Je sais que je suis lectrice, pas écrivain. Quelquefois, j'ai pourtant envie d'écrire une histoire, une vraie, dont le personnage principal serait un homme qui parlerait à la première personne, une sorte de fausse autobiographie où masculin et féminin tisseraient un texte ambigu. Et je suis sure d'être totalement incapable d'écrire quelque chose qui se rapprocherait de cela.

dimanche 16 novembre 2008

jeudi 13 novembre 2008

Le licou

"Elle leur avait dit tout ce qu'elle savait, savait à moitié, devinait et devinait à moitié, tout jusqu'à la lie, mais elle n'avait pas pleuré, elle ne s'était même pas plainte. Comment se faisait-il qu'elle se soit ralliée si vite à leur camp ? Qu'était-il arrivé à la rebelle en elle, à ses légendaires capacités d'argumentation et de résistance si appréciées du forum familial ? Pourquoi n'avait-elle pas tissé sa toile de mensonges, comme pour Herr Werner ? Etait-ce le syndrome de Stockholm ? Elle se rappela un poney qu'elle avait eu, Moritz. Moritz était un délinquant. Impossible à dresser, impossible à monter. Aucune famille dans tout le Bade-Wurtemberg n'en voulait - jusqu'à ce qu'Annabel en entende parler et, histoire de faire montre de son pouvoir, passe outre l'avis de ses parents et collecte des fonds auprès de ses camarades d'école pour l'acheter. Quand Moritz fut livré, il donna un coup de pied au palefrenier, creusa un trou dans son box avec son sabot et s'enfuit dans le paddock. Mais le lendemain matin, quand Annabel se précipita dehors pour le voir, il avança vers elle, baissa la tête pour accepter le licou et devint à tout jamais son esclave. Il avait fait une ventrée de rébellion et voulait maintenant que quelqu'un d'autre prenne ses problèmes en charge."

John Le Carré, Un homme très recherché (Seuil, 2008) - traduit de l'anglais par Mimi et Isabelle Perrin

lundi 3 novembre 2008

Lisant

"Jusqu'à ce que je parte, tout entier, corps et âme, et même après, encore, quelque chose m'a échappé de cette échappatoire que les livres, à Brive, m'ont procurée. Je lisais. J'avais entre les mains un de ces volumes qui sont, lorsqu'on les ouvre, comme un coin enfoncé dans l'épaisseur du monde. J'étais absenté à moi-même et aux entours immédiats, aux choses qui furent, à l'origine, toutes les choses. Je croyais, du moins. J'ai cru que, par le truchement des livres entrouverts, on accède à ce qui est caché ou différent ou simplement distant. J'ai croisé dans les mers chaudes, combattu à Smolensk. J'ai défendu le fortin, avec Jim Hawkins, volé en direction d'Albert, à trente mille pieds, au côté de Saint-Exupéry, qui avait des attaches en Limousin. Mais en fait, je n'ai jamais quitté Brive. Albert, Smolensk, l'île au trésor, loin de ressembler à ce qu'ils sont, là-bas, dans l'éloignement où ils résident effectivement, lorsque j'ai eu à les imaginer au moyen des signes écrits qui parlaient d'eux, ce fut toujours sous des espèces autres, familières et proches. L'assimilation se faisait à partir d'affinités secrètes, si vite que l'opération m'échappait complètement, comme ces combinaisons chimiques où deux éléments hétérogènes mais très avides l'un de l'autre s'unissent intimement pour engendrer un corps composé où leurs propriétés s'interpénètrent en se neutralisant. C'est bien plus tard que j'ai discerné ce que, lisant, je regardais sans le voir."

Pierre Bergounioux, L'empreinte (Fata Morgana, 2007)

dimanche 2 novembre 2008

Crâneuses vanités

Que faire un dimanche 2 novembre quand il pleut ? Eh bien, se souvenir que le 2 novembre, c'est le Jour des Morts. Voilà un post qui commence bien, me direz-vous ! Désespoir, mélancolie lugubre et tous les trucs trucs dans le genre... Mais non ! C'est le jour idéal pour plonger dans un livre pas triste du tout : Le livre des vanités d'Elisabeth Quin (éditions du Regard, octobre 2008). Un très beau livre à l'iconographie riche (bravo Isabelle d'Hauteville) et à la mise en page tonique, qui nous accueille en habits ironiques de noir et d'argent.




Plus de 350 pages de crânes en tous genres, une figure emblématique de l'absence-présence présentée à travers le temps et l'espace, avec un focus particulier sur les diverses interprétations des Vanités par les artistes contemporains : "Papas" d'Alain Séchas, crânes sculptés dans une pomme, une pastèque ou de la mortadelle, crâne serti de diamants de Damien Hirst, mais aussi bijoux, boutons de manchettes, crânes mexicains en sucre, etc...

Et des paroles d'écrivains, de collectionneurs, d'artistes, comme Miquel Barcelo : "Mes crânes sont des planètes qui ont beaucoup roulé leur bosse. Mais j'y vois aussi des pelotes de laine, la pelote du destin qui se termine abruptement. Le crâne dans mes tableaux s'apparente aussi à une coquille vide, une orange pelée, une grenade explosée, une conque, un objet dé-hiérarchisé, démocratique." Ou Pierre Skira, peintre et historien d'art : "Je peins des instruments de musique, des livres, des crânes. Si j'ai un souci d'exécution ou de composition, j'introduis un crâne et les choses trouvent miraculeusement leur centre de gravité."




En ce Jour des Morts, on pourra aussi rendre visite au ravissant petit cimetière de Chartrier-Ferrière, en basse Corrèze, à la limite des régions Limousin, Aquitaine et Midi-pyrénées.





Enfin, comme la campagne est magnifique en ce moment (pluie ou pas), aujourd'hui une promenade par les chemins creux s'impose. Ci-dessous une photo de l'un de mes préférés, tout près de Chartrier-ferrière.




Voilà, Memento Mori, mais fions-nous aussi à l'Ecclésiaste (VIII,15) : "Et j'ai loué la joie, car il n'y a rien de bon pour l'homme sous le soleil, si ce n'est de manger, de boire et de se réjouir, et cela l'accompagne dans son travail durant les jours de sa vie que Dieu lui a donnés sous le soleil."

jeudi 30 octobre 2008

Education lubrique

En ces temps de morosité enkystée, la parution d'un nouveau livre de Lydie Salvayre ne peut être qu'un antidote salutaire. Le Petit traité d'éducation lubrique (éditions Cadex, 12 € seulement), on le trouve depuis aujourd'hui chez les bons libraires - les autres, il faut les secouer un peu.



Voici ce que promet l'éditeur :

"Ce Petit traité désopilant propose aux hommes comme aux femmes de peaufiner leur éducation des plaisirs charnels : étreinte préliminaire, positions, coutumes amoureuses, culturelles et religieuses... Jubilatoire !

Cette quête du bonheur par la voie libidineuse est, de toutes les traditions philosophiques, la plus ancienne et la plus assurée. Avec un humour pince-sans-rire, Lydie Salvayre nous entraîne dans une joyeuse farandole de références (Schopenhauer, Sainte Thérèse d’Avila, Oscar Wilde, Rousseau...), et de situations cocasses. Ce Petit traité, par ses clins d’oeil malicieux, nous invite à jouir de la vie, et à vivre en jouissant."

Pile poil ce qu'il nous faut !

lundi 27 octobre 2008

Séraphine

"Il y a du tigré, du moucheté, du velu, du chevelu, du rayé, de l'écailleux, du cachemire, des pois, du bariolé, dans les tableaux de Séraphine. On dirait que ça ondule dans les nervures, que ça vibre dans la ramure, que ça grouille dans les fleurs, dans les arbres, les feuilles, les fruits. Des insectes, des oiseaux, des plumes, faisans, paons, pintades apparaissent, se bousculent. Séraphine fait vibrer les teintes, superpose les couches, les empâtements.
Elle se permet tout."

Françoise Cloarec, Séraphine : la vie rêvée de Séraphine de Senlis (Phébus, 2008)

jeudi 23 octobre 2008

Ciels variables

Avant de devenir bibliothécaire, j'étais un jeune homme timide au regard triste. Ma peau de roux, ma mélancolie chronique, mes silences infinis, éloignaient de moi les jeunes filles et faisaient rire les enfants, ces petits êtres à la cruauté sans limite. Je trouvais refuge dans les salles d'étude feutrées des bibliothèques à l'ancienne, peuplées d'érudits absorbés par leurs recherches sur la faune et la flore locales ou la toponymie de la région. Fort naturellement, j'ai fini par prendre racine dans un de ces lieux, où je travaille dans la plus grande discrétion, loin des bruits, chuchotements et écroulements du monde. Mon regard aquatique évite tout contact avec mes congénères.

Elle m'est apparue un matin arc-en-ciel. C'était dimanche, il avait plu, le ciel oubliait sa colère et la chaleur séchait déjà un peu le bitume. Mon voisin, le Chinois, exerçait son art préféré : après avoir trempé son pinceau dans une flaque d'eau, il dessinait des idéogrammes sur le sol, totalement absorbé dans la joie de ses créations si fragiles, si éphémères, dont la disparition semblait rejoindre quelque profondeur de son âme. Peu pressé, comme à mon habitude, je m'étais arrêté pour le regarder et je suis resté là un bon moment, un peu hypnotisé. Lorsque j'ai levé les yeux, je l'ai vue, là, si près, trempée de la récente averse. Elle aussi observait attentivement l'artiste. Elle portait des bottes en caoutchouc vert grenouille et un pardessus irisé sur lequel jouait le soleil. La pluie avait transformé sa chevelure en un étrange tissage d'algues brunes dont des gouttes s'échappaient encore.

lundi 13 octobre 2008

?

que disent ces regards ce sourire quels mots non oui peut-être je fuis tu ris j'ai peur douceur rousseur je pluie dedans tu manges mes yeux je bois tes lèvres ton geste tu ne veux pas c'est sûr non je le savais j'implore ne dis rien rougeur pâleur un ange passe tu joues je joue nous ne voulons rien demain peut-être non oui sourire tes yeux impudence insolence violence je joue à jouer ne pars pas je veux c'est sûr tu ne sais pas je sais j'ignore tout

mercredi 8 octobre 2008

Lucidité

"Der Kreis meiner Gedanken ist wahrscheinlich viel enger, als ich ahne."

(Le cercle de mes pensées est vraisemblablement beaucoup plus étroit que je ne le soupçonne)


Ludwig Wittgenstein, Remarques mêlées (T.E.R. bilingue, 1984)
Traduit de l'allemand par Gérard Granel