Blog vagabond, culturel et champêtre

samedi 31 janvier 2009

Cock-a-Doodle-Doo !

"Ecoutez ! C'est le coq ! Comment décrire le chant du shangaï à midi ? En comparaison, celui du lever était un murmure. De tous les cris de coq qui aient jamais été donnés à la stupéfaction d'un mortel, c'était le plus puissant, le plus long, le plus étrangement musical. J'en avais entendu auparavant, des cris de coq, et pas n'importe lesquels ; mais celui-là, alors ! avec des accents de flûte suave même dans la clameur, une maîtrise dans le transport d'exultation - si ample, une gamme si élevée, si aisément modulable, si facile à gravir qu'on l'eût dite issue d'une gorge d'or largement rejetée en arrière. Ce chant n'avait rien du cri sottement fat de quelque jeune coq estudiantin qui ignore tout du monde et qui se lance dans la vie avec une joyeuse audace, parce qu'il ne sait rien de ce qui l'attend. C'était le chant d'un coq qui clamait en connaissance de cause, le chant d'un coq qui avait de l'expérience, le chant d'un coq qui s'était battu avec le monde, qui avait eu le dessus et qui était maintenant résolu à chanter, quand bien même la terre devrait se soulever pour faire crouler les cieux. C'était un cri de sagesse, un cri invincible, un cri philosophique, l'essence du cri."

Herman Melville, Cocorico ou Le cri du noble coq Beneventano (Allia, 2009) - traduit de l'anglais par Jean-Yves Lacroix

lundi 26 janvier 2009

Blogger, blogueur ou bloggueur ?

Si l'on croit le Petit Robert, le mot blog a été adopté par la langue française en 2002, alors que l'anglophonie l'utilisait depuis 1999. Il est issu de weblog, "carnet de bord sur internet". Sans être une intégriste de l'orthographe, je me pose des questions sur la manière la plus adéquate d'écrire en français le mot pour désigner une personne qui tient un blog.

En anglais, c'est simple : blog > blogger, avec un double "g" pour indiquer que la voyelle précédente est brève et n'est donc pas une diphtongue.

En français, petit flottement : on rencontre blogger, blogueur, mais aussi bloggueur. Le mot anglais me semble presque acceptable tel quel, même s'il peut être ambigu, la teminaison -er
indiquant généralement l'infinitif d'un verbe du premier groupe, et même s'il est difficilement féminisable. Blogueur, à mon avis, est parfait et se féminise facilement - eh, oh, je suis une blogueuse, pas une bloggere ni une blogger. Rien, en revanche, ne justifie bloggueur, qui est tout simplement une horreur !

Bon, chacun fait comme il veut, après tout ce n'est pas très grave, mais moi j'ai choisi mon camp.
Tiens, je pourrais créer un groupe sur Facebook : ceux qui préfèrent écrire "blogueur" plutôt que "blogger" ou "bloggueur" - si ça se trouve, ce groupe existe déjà...

lundi 19 janvier 2009

Anarchitecture désurbanistique

"Soulignons enfin que dès 2010, alors que le monde peinait à sortir du gouffre où les golden boys l'avaient plongé, l'exposition universelle de Shangaï avait été le signal d'une grande remise en cause de l'urbanisme, notamment autour du thème prémonitoire proposé par le Pavillon de la France : la ville sensuelle. Aujourd'hui, inspirées des quartiers traditionnels asiatiques, la plupart des villes imbriquent étroitement maisons, immeubles en hauteur, jardins, patios, terrasses, rues étroites débordant de restaurants et commerces ouverts jour et nuit. Les anciennes banlieues, hyper-densifiées, sont méconnaissables, et la distinction entre centre et périphérie n'a plus cours. Les habitants y adoptent un mode de vie hédoniste ; ils mélangent joyeusement les cultures locales et mondiales, abolissent définitivement les limites entre loisir et travail, et sèment le trouble dans la sacro-sainte séparation entre sphère publique et sphère privée.

Fondée sur le star-system, la culture d'avant 2008 avait créé un univers de valeurs aussi abstrait et aussi surfait que celui de la bulle financière : il a disparu avec elle..
."

Jacques Ferrier, architecte invité, in Archistorm n° 34 (décembre 2008 - janvier 2009)

mardi 13 janvier 2009

Vacances

"Comme il n'y avait que cet hôtel, on n'avait pas le choix d'aller ailleurs, du moins sur cette rive. Et personne ne songeait à aller manger sur l'autre rive où il y avait cependant deux hôtels. Non, on restait sur cette rive torride où on mangeait forcément toujours la même chose, le patron ne craignait aucune concurrence, fût-ce même celle de l'autre rive : du poisson, des pâtes, du bouillon. Le ravitaillement, prétendait le patron, arrivait mal et c'était la raison de ce sempiternel menu. C'était une habitude à prendre, la plupart des clients l'avaient prise.

Les repas n'en étaient pas moins gais pour autant. On se parlait, on s'interpellait d'une table à l'autre, et les conversations en général gagnaient toutes les tables de la tonnelle. Et de quoi parlait-on sinon de ce lieu infernal et de ces vacances qui étaient mauvaises pour tous, de la chaleur ? Les uns prétendaient qu'il en était ainsi de toutes les vacances. D'autres, non. Beaucoup se souvenaient avoir passé d'excellentes vacances, tout à fait réussies. Tout le monde était d'accord sur ce point qu'il était rare de réussir ses vacances, rare et difficile, il fallait beaucoup de chance.

En général, personne ne se souvenait avoir passé des vacances aussi ratées que celles-ci.

Sur les causes de ce ratage, les avis différaient.
"


Marguerite Duras, Les petits chevaux de Tarquinia (Gallimard, 1953)

dimanche 11 janvier 2009

"Oui"

"Je chante quand je suis heureux, je suis heureux, je chante, le chant m'entraîne, c'est le bonheur qui me rend heureux, le vin m'enivre, je chante dans la danse, que les femmes sont belles, que les femmes sont aimables, le vin m'enivre, je suis ivre, je danse dans le rythme de la danse, c'est le bonheur qui me rend heureux, la danse dans son rythme, l'ambiance est joyeuse, la gaieté me rend gai, je suis heureux de danser autour du feu, le bonheur me rend heureux, la fête festoie dans la gaieté, la danse dans le rythme, le feu s'enflamme, comme le feu brûle en flammes, je danse la danse si rythmée qui m'entraîne, le mouvement de la danse, c'est que je danse dans la bonne ambiance, c'est le bonheur qui me rend heureux, c'est le vin qui m'enivre."

Christophe Tarkos, Oui in Ecrits poétiques (P.O.L., 2008)

samedi 10 janvier 2009

Kénya

"Cependant dans cet embouteillage étrange, dans la fumée bleue des diésels, le guépard se met à tousser atrocement, c'est une toux déchirée, écartelée entre deux tons, l'attaque est rauque mais elle finit dans des aigus grotesques, dénaturée. Il sonne comme un gros chat malade et castré, et désormais Pierre est au bord des larmes, il a fait taire d'un geste excédé le chauffeur qui lui soufflait shoot, shoot, il écoute ce cri comme s'il s'agissait d'y reconnaître des paroles inouïes, ce cri est la détresse du guépard et comme l'expression parfaite de la tristesse qui maintenant unit l'animal aux hommes, aux silhouettes torturées des grands acacias, et même aux griffures glacées des nuages du soir, le cri des êtres sans langage touche au fond sans paroles du langage des hommes. Seule la honte d'être là sauve Pierre des larmes, la honte qui nous sépare des hyènes et des vautours."

Stéphane Audeguy, Nous autres (Gallimard, 2009)

vendredi 9 janvier 2009

"Ma langue est poétique"

"Ma langue est poétique, est naturelle, est sonore, est bruitée, est féconde, est douce, est inondée de soleil, ma langue a des sons d'herbes et d'été, les herbes sont sonores, l'été est sonore d'herbes, l'herbe bruit dans ma langue, l'herbe sèche de l'été, en été, l'herbe sèche est bruyante, bruisse et cingle, ce sont les herbes, les bruits viennent de l'herbe, ce sont des bruits d'herbes sèches, ma langue a les bruits sonores des herbes desséchées de l'été, les bruits répétitifs, incessants, les bruits de ma langue ne cessent pas, cinglent et se répètent, et se dessèchent au soleil, le soleil sèche les herbes, les herbes bruissent, sifflent et cinglent, ma langue sèche, siffle, cingle, ma langue sonore, ma langue herbeuse, ma langue de sons herbeux, ma langue d'herbes qui sèchent, qui sont sonores, sonne, musicale, ensoleillée, sèche, ma langue est poétique, est sèche, crépite tout l'après-midi, depuis le lever de soleil, tout l'après-midi de cet été."

Christophe Tarkos, Ma langue est poétique in Ecrits poétiques (P.O.L., 2008)

dimanche 4 janvier 2009

Tout est passé si vite (1)

Je me souviens de Cécile, qui m'attendait sous la pluie et qui m'a souri.
Je me souviens que ses longs cheveux étaient trempés.
Je me souviens qu'Edith et moi nous sommes embrassées et qu'ensuite nous ne savions plus que faire.
Je me souviens qu'ensemble nous avons écrasé une araignée.
Je me souviens d'avoir vu ma grand-mère attacher le chien à un piquet pour le battre.
Je me souviens que les poules picoraient du maïs dans ma main et que je les chassais lorsqu'elles me faisaient trop mal.
Je me souviens du jour où j'ai découvert le plaisir solitaire.
Je me souviens d'avoir su tout de suite qu'il ne fallait pas en parler.
Je me souviens que ma mère disait qu'il fallait tout dire à ses parents.
Je me souviens que je croyais secrètement en Dieu.
Je me souviens que ma grand-tante me faisait réciter des prières.
Je me souviens qu'avant de dormir il fallait penser à la Vierge : Notre-Dame de Lourdes priez pour nous, Notre-Dame de Rocamadour priez pour nous, Notre-Dame du Causse priez pour nous.
Je me souviens de mes retraites à Saint-Antoine.
Je me souviens de mes premières règles.
Je me souviens de mon baby-blues.
Je me souviens d'avoir aimé la gymnastique, mais pas la course à pied.
Je me souviens d'avoir passé des heures à rêver.
Je me souviens d'avoir passé des heures à lire.
Je me souviens du Blé en herbe de Colette.
Je me souviens que chez mes grand-parents il y avait des almanachs avec des photos d'actrices.
Je me souviens d'avoir aimé des personnages de femmes partagées entre l'amour et la Raison d'Etat.
Je me souviens de Phèdre.
Je me souviens que la maison n'avait ni chauffage ni eau courante.
Je me souviens que le samedi soir on me lavait dans un grand chaudron près de la cheminée.
Je me souviens que ma grand-mère faisait du fromage de vache et ma grand-tante du fromage de chèvre.
Je me souviens de l'odeur du bouc.
Je me souviens des foins et de cet homme qui voulait jouer avec moi.
Je me souviens que c'était un secret et qu'il était trop rouge.
Je me souviens que les femmes chantaient faux à la messe.
Je me souviens de m'être perdue dans une forêt.
Je me souviens d'avoir été peu surveillée.
Je me souviens d'un très petit appartement où ma soeur et moi dormions dans le même lit, dans la même chambre que mes parents.
Je me souviens que mon père a eu une très grosse varicelle.
Je me souviens qu'il ne fallait pas faire de bruit.
Je me souviens d'avoir joué à Mandrake et à la marelle avec Annick.
Je me souviens qu'Annick est morte à vingt ans.
Je me souviens d'un coup de foudre pour un homme avec des taches de rousseur sur les bras.
Je me souviens du premier homme que j'ai vu en érection.
Je me souviens d'avoir été très timide.
Je me souviens d'avoir remporté une subvention de 500 000 francs en me mettant en colère.
Je me souviens d'avoir tricoté des pulls aux motifs compliqués et brodé des abécédaires.
Je me souviens d'avoir étudié l'astrologie et voulu devenir astrologue.
Je me souviens d'avoir aimé traduire.
Je me souviens d'avoir été souvent surprise par des rencontres.
Je me souviens des soirées de juin.
Je me souviens de ma première mobylette.
Je me souviens de ma première blouse en nylon couleur pétrole.
Je me souviens d'avoir porté des chaussures orthopédiques et un appareil dentaire.
Je me souviens d'avoir détesté les adultes.
Je me souviens de m'être laissée tomber du haut d'un escalier juste pour comprendre ce que signifiait "c'est dangereux"
Je me souviens d'avoir un soir avalé beaucoup de Lexomil et de m'être réveillée vingt-quatre heures plus tard, un peu groggy.
Je me souviens d'avoir été désespérée mais j'ai oublié pourquoi.
Je me souviens de ma grand-mère sur une civière.
Je me souviens du petit cimetière de Chartrier.
Je me souviens que j'ai oublié beaucoup de mes secrets.
Je me souviens du pain.
Je me souviens de l'odeur des tomates.
Je me souviens du dispensaire de l'Hôtel Labenche.
Je me souviens que Pierre Bergougnoux parle de l'Hôtel Labenche.
Je me souviens que dans le village, Berthe fut la première à avoir la télé.
Je me souviens d'être allée plusieurs fois à Düsseldorf pour un grand blond avec une moto noire.
Je me souviens d'avoir aimé les mots allemands chuchotés à l'oreille.
Je me souviens de mein Schatz.
Je me souviens de Sehnsucht et de Heimatsweh.
Je me souviens que les mots de la nuit sont pornographiques.
Je me souviens d'avoir eu honte en lisant le Marquis de Sade.
Je me souviens de Nuit et brouillard.
Je me souviens que ma grand-mère me disait plus tard il faudra que tu étudies.
Je me souviens qu'elle était allée à l'école seulement pendant deux ans.
Je me souviens qu'elle était fière sur son tracteur et que les femmes travaillaient dur.
Je me souviens que je devais surveiller mon arrière-grand-père pour qu'il ne tombe pas dans le feu.
Je me souviens de la lenteur.
Je me souviens de la solitude.
Je me souviens que je n'ai pas encore lu Le temps retrouvé.