Blog vagabond, culturel et champêtre

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vendredi 26 décembre 2008

Plan de table

Toute la famille est là, réunie pour le repas annuel. Père, grand-père et (du moins l'espère-t-il) bientôt arrière-grand-père, l'aïeul s'est assis le premier, dos à la face nord de la grande salle à manger. Il a faim et s'impatiente. Il est le seul à savoir où est sa place à table, quoi qu'il arrive. Installez-vous, dit-il, ici il n'y a pas de plan de table, chacun se met où il veut. Pas de plan de table, mais des évidences. La fille aînée du côté droit du père. La cadette du côté gauche. L'ex-compagnon de la fille aînée juste à la droite du père. Le mari de la fille cadette juste à la gauche du père. La fille aînée avait gagné une place tout à côté du père en se séparant de son compagnon, elle la reperd. Elle régresse même de deux places, puisque son fils maintenant adulte et cadre de la fonction publique s'assoit tout naturellement à côté de son père, ex-compagnon de la fille aînée. Le fils de la fille cadette, lui aussi fort naturellement, prend place à côté de son père. Depuis ses 21 ans, il n'est plus qu'à une place du patriarche. Les hommes sont donc installés et forment un petit groupe. Comme autrefois à la messe. Comme ça, ils pourront parler, dit l'aïeule. La fille aînée ne voulait pas se retrouver du côté féminin de la table, d'autant qu'elle perd une place supplémentaire en raison de la présence de la petite amie de son fils. Pas question de les séparer, bien sûr. La fille cadette régresse également, pour la même raison. Elle ne va tout de même pas s'intercaler entre son fils et la petite amie de celui-ci. Et puis les deux cousins, qui se font face, pourront parler. Le côté féminin de la table, le plus proche de la cuisine, se compose donc de l'aïeule, de la fille aînée, de la fille cadette et de la petite-fille, trop jeune pour avoir déjà un petit ami. Les petites amies des petits-fils forment comme une ligne de frontière entre la face masculine et la face féminine du repas. Pas de plan de table, non, bien sûr, on est en famille et puis ici on n'est pas chez les bourges. Pas de plan de table, mais une fois encore, tout naturellement, une géographie familiale se dessine aux couleurs de la tradition.

dimanche 3 août 2008

Un repas de famille

Elle s'est échappée dès qu'elle l'a pu, prenant le risque d'attrister sa mère. Elle a roulé lentement en écoutant Tom Waits. Le Causse était anormalement beau pour la saison, trop vert, d'un vert presque vénéneux, atomique sous le soleil cruel. En partant, elle a bien lu une solitude désespérée au fond des yeux maternels. Mais elle n'a pas pu rester plus longtemps dans cette maison, coquille trop pleine aux murs incrustés de haine et d'ennui. Aussi loin qu'elle se souvienne, elle a toujours ressenti la famille comme un vêtement trop étroit qui gênait ses mouvements. Pendant le repas, elle a eu envie de perturber l'ordonnancement rituel des conversations, de lancer une incongruité et la laisser flotter au-dessus des convives. "Le clitoris est une preuve de l'existence de Dieu", aurait-elle pu dire par exemple. Cette pensée lui a arraché un sourire sur lequel son père s'est mépris : "tu souris, mais ce que je dis c'est la pure vérité, c'est IRREFUTABLE !" D'accord, papa, le clitoris est une preuve IRREFUTABLE de l'existence de Dieu. A part ça, bien évidemment, tu as toujours raison, personne ne s'aviserait de te contredire. Sa mère lui a dit, une fois de plus, "j'ai l'impression que tu n'as jamais été enfant". Oui maman, je sais, j'ai été une enfant trop sérieuse, j'ai appris à rire et à jouer bien plus tard. Enfant, je ne pouvais pas être enfant. Maintenant, elle a la gorge nouée elle voudrait pleurer être consolée réconciliée.