Blog vagabond, culturel et champêtre

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samedi 14 mars 2009

Printemps des poètes (12/31)

"La poésie est une machine à hacher par-dedans les labyrinthes et les distances. Et les mots qui la composent - des signes de reconnaissance pour ceux qui cherchent à voir en deçà de l'ordre des choses. Autrement dit, la poésie ressemble à un énorme haut-parleur qui fait ressortir, des couches fossiles de l'âme humaine, l'énergie intarissable de la tornade du premier battement de coeur. Aussi une guérilla poétique, fondée sur le talent, l'enthousiasme et la force des poètes francophones, peut-elle toujours lutter contre la réalité en détresse du monde moderne, afin d'anéantir le culte du banal, l'écriture à profil people, les préjugés, l'immobilisme et les lieux communs ! Mais pour que la poésie se change en machine de guerre, il faut que sa descente dans le quotidien soit frappante, il faut qu'elle décoiffe ! J'ai toujours cru qu'un véritable commando poétique doit avoir le courage et la vigueur nécessaires pour donner un nouveau visage à la littérature, pour remuer la vie de l'intérieur et pour dévoiler un monde où l'on peut vivre sans enfiler tous les jours une chemise de Kevlar."

Linda Maria Baros, in Poésies de langue française. 144 poètes d'aujourd'hui autour du monde. Anthologie établie par Stéphane Bataillon, Sylvestre Clancier et Bruno Doucey (Seghers, 2008)

jeudi 12 mars 2009

Printemps des poètes (11/31)

Comme un gros barbouillis de feu mâchuré
Le soleil couchant s'attarde sur les nuages qui demeurent.
Monte un sifflement vague des lointains de cette soirée fort calme.
C'est sans doute un train éloigné.

En ce moment précis monte en moi une sorte de vague à l'âme
Et un vague désir placide
Qui apparaît puis disparaît.

De la sorte parfois, à la surface des ruisseaux,
Des bulles se forment sur l'eau
Qui naissent puis se défont
Et qui n'ont pas de sens du tout
Si ce n'est qu'elles sont des bulles d'eau
Qui naissent puis se défont.


Alberto Caeiro, Le gardeur de troupeaux in Fernando Pessoa, Poèmes païens (Christian Bourgois, 1989).

mercredi 11 mars 2009

Printemps des poètes (10/31)

BIBLIOTHEK

Die vielen buchstaben
die nicht aus ihren wörtern können

die vielen wörter
die nicht aus ihren sätzen können

die vielen sätze
die nicht aus ihren texten können

die vielen texte
die nicht aus ihren büchern können

die vielen bücher
mit dem vielen staub darauf

die gute putzfrau
mit dem staubwedel



BIBLIOTHEQUE

toutes ces lettres
qui ne peuvent pas sortir de leurs mots

tous ces mots
qui ne peuvent pas sortir de leurs phrases

toutes ces phrases
qui ne peuvent pas sortir de leurs textes

tous ces textes
qui ne peuvent pas sortir de leurs livres

tous ces livres
avec toute cette poussière dessus

la brave femme de ménage
avec son plumeau



Ernst Jandl in Anthologie bilingue de la poésie allemande (Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1993). Traduit par Jean-Pierre Lefebvre

mardi 10 mars 2009

Printemps des poètes (9/31)

Valore

Considero valore ogni forma di vita, la neve, la fragola, la mosca.
Considero valore il regno minerale, la repubblica delle stelle.
Considero valore il vino finché dura il pasto, un sorriso involontario, la stanchezza di chi non si è risparmiato, due vecchi che si amano.
Considero valore quello che domani non varrà più niente e quello che oggi vale ancora poco.
Considero valore tutte le ferite.
Considero valore risparmiare acqua, riparare un paio di scarpe, tacere in tempo, accorrere a un grido, chiedere permesso prima di sedersi, provare gratitudine senza ricordare di che.
Considero valore sapere in una stanza dov’è il nord, qual è il nome del vento che sta asciugando il bucato.
Considero valore il viaggio del vagabondo, la clausura della monaca, la pazienza del condannato, qualunque colpa sia.
Considero valore l’uso del verbo amare e l’ipotesi che esista un creatore.
Molti di questi valori non ho conosciuto.



Valeur

J'attache de la valeur à toute forme de vie, à la neige, la fraise, la mouche.
J'attache de la valeur au règne animal et à la république des étoiles.
J'attache de la valeur au vin tant que dure le repas, au sourire involontaire, à la fatigue de celui qui ne s'est pas épargné, à deux vieux qui s'aiment.
J'attache de la valeur à ce qui demain ne vaudra plus rien et à ce qui aujourd'hui vaut encore peu de chose.
J'attache de la valeur à toutes les blessures.
J'attache de la valeur à économiser l'eau, à réparer une paire de souliers, à se taire à temps, à accourir à un cri, à demander la permission avant de s'asseoir, à éprouver de la gratitude sans se souvenir de quoi.
J'attache de la valeur à savoir où se trouve le nord dans une pièce,quel est le nom du vent en train de sécher la lessive.
J'attache de la valeur au voyage du vagabond, à la clôture de la moniale, à la patience du condamné quelle que soit sa faute.
J'attache de la valeur à l'usage du verbe aimer et à l'hypothèse qu'il existe un créateur.
Bien de ces valeurs, je ne les ai pas connues.


Erri de Luca, Oeuvre sur l'eau (Seghers, 2002). Traduit de l'italien par Danièle Valin

dimanche 8 mars 2009

Printemps des poètes (8/31)

Si le Maroc était un visage, ce serait une lumière, une parole du temps, dérive des saisons, énigmes des pierres.

Mon pays est une enfance qui traverse les murailles et les siècles, gardée par un ciel chargé d'oiseaux de passage, signes du lointain.

La terre, jamais muette, sait attendre et danser sous les pieds des femmes.
Le soleil lentement la dénude pendant que des mains éphémères glissent vers la nuit.

La terre, l'enfance et la lune pleine s'enchantent des turbulences, des fièvres et des fleuves en crue.

Et l'origine quitte l'argile pour s'ancrer dans les sables, et les sables c'est le Sud, source et patrie de cette lumière dessinant le visage de mon pays.

C'est aussi la douleur, les larmes dans le silence, les yeux égarés dans le ciel, l'attente pleine de terre humide.

Il est des saisons où toute clarté est cruelle, flamme descendant les monts et les légendes, brûlant les pieds nus des siècles où l'Histoire sème l'oubli des plaies.

Il est des jours où l'Histoire se blesse à l'insu des corps d'âpre orgueil.

Tel est mon corps : ombre affolée dans un jardin d'illusions.


Tahar Ben Jelloun, Les pierres du temps et autres poèmes (Seuil, "Points", 2007)

samedi 7 mars 2009

Printemps des poètes (7/31)

Berceuse

Viileä yö
viulun sisällä.
Jousen liike
vain
arvattavissa.
Mustia jouhet,
mustaa hartsi.
Ei näy sormia,
ei näy kättä.
Soittajan
liikkeet
keinuva
kehto,
laskeva sävel.
Näkyvä
maailma
nyt näkymätön.
Viulun sisällä
Vivaldin yö.


Berceuse

Fraîche la nuit
au-dedans du violon.
Le mouvement de l'archet
à peine sensible.
Noires les cordes,
noire la résine.
Ni doigts,
ni main,
perceptibles
Gestes du musicien,
berceau qui se balance,
mélodie qui descend.
Le monde visible
invisible désormais.
Au-dedans du violon
la nuit de Vivaldi.

Penti Saaritsa in Charbon du jour. Poètes vivants de Finlande (Ed. Riveneuve, 2000). Traduit du finnois par Olivier Descargues

vendredi 6 mars 2009

Printemps des poètes (6/31)

Le jour dans sa chute jaillit
des heures lasses
dans la pénombre
une amicale cohorte
rend la nuit synonyme
des étreintes anonymes
qui bercent
nos voix sans pays


Guillaume Damry, Art in a box

jeudi 5 mars 2009

Printemps des poètes (5/31)

Personals ad

Poet professor in autumn years
seeks helpmate companion protector friend
young lover w/empty compassionate soul
exuberant spirit, straightforward handsome
athletic physique & boundless mind, courageous
warrior who may also like women & girls, no problem,
to share bed meditation apartment Lower East Side,
help inspire mankind conquer world anger & guilt,
empowered by Whitman Blake Rimbaud Ma Rainey & Vivaldi,
familiar respecting Art's primordial majesty, priapic carefree
playful harmless slave or master, mortally tender passing swift time,
photographer, musician, painter, poet, yuppie or scholar -
Find me here in New York alone with the Alone
going to lady psychiatrist who says Make time in your life
for someone you can call darling, honey, who holds you dear
can get excited & lay his head on your heart in peace.



Petite annonce

Poète et professeur à l'automne de sa vie
cherche assistant compagnon protecteur ami
jeune amant, âme charitable et détachée
nature exubérante, droit et beau
physique d'athlète, esprit ouvert à tout, courageux
guerrier pouvant aussi aimer les femmes, pas de problème,
pour partager lit méditation appartement du Lower East Side,
aider l'humanité à vaincre sa honte & sa colère,
inspiré par Whitman Blake Rimbaud Ma Rainey & Vivaldi,
ami respectueux de la suprême majesté de l'Art, phallique insouciant
ludique inoffensif esclave ou maître, tendre mortel face au temps qui fuit
photographe, musicien, peintre, poète, yuppie ou érudit -
Retrouve-moi à New York seul dans ma Solitude
ma psy me répète Trouver une place dans votre vie
pour quelqu'un que vous pourrez appeler mon chéri, mon chou, qui vous aime tendrement
ait envie de vous & pose paisiblement sa tête sur votre coeur.


Allen Ginsberg, Cosmopolitan Greetings. Poèmes 1986-1992 (Christian Bourgois, 1996). Edition bilingue - traduit de l'anglais par Yves Le Pellec et Françoise Bourbon

mercredi 4 mars 2009

Printemps des poètes (4/31)

Dévastation

Dans l'infiniment dévasté,
dans la plus grande nudité,
quand il ne reste que ruines,
fleurir
comme l'amandier fleurit sur l'hiver.
Le dénuement devient beauté.


Anne Pion, La forme des pierres après le passage du vent (Voix d'Encre, 2005). Encres de Fabienne Verdier

mardi 3 mars 2009

Printemps des poètes (3/31)

Matina di dolòur

Mi plans il còur a vivi in Fevràr
co il soreli al nas clìpit
sul plan tra i mons e il mar.
Lus sensa passiòn, lus vecia,
cui rajs ch’a s’cialdin apena
i lèins nus e l’erba secia.
La roja a spiegla tai sgivíns
li mari’ zalutis da li violis,
muartis ta la so siminsa.



Matin de douleur

Mon coeur pleure de vivre en février
quand le soleil naît tiède
sur la plaine entre la montagne et la mer.
Lumière sans passion, lumière vieille,
aux rayons qui réchauffent à peine
les branches nues et l'herbe sèche.
Le ruisseau renvoie l'image
des touffes jaunâtres des pensées
mortes dans leur semence.


Pier Paolo Pasolini, Poèmes oubliés / Poesie dimenticate (Actes Sud, "Un endroit où aller", 1996) - édition bilingue. Traduit du frioulan par Vigji Scandella

lundi 2 mars 2009

Printemps des poètes (2/31)

"To make a prairie it takes a clover and one bee,
One clover, and a bee,
And revery.
The revery alone will do,
If bees are few."

Emily Dickinson




(Il faut pour faire une prairie
Un trèfle et une abeille -
Un seul trèfle, une abeille
Et quelque rêverie.
La rêverie suffit
Si vous êtes à court d'abeilles.)

Pierre Leyris, Esquisse d'une anthologie de la poésie américaine du XIXè siècle (Gallimard, 1995, bilingue)

dimanche 1 mars 2009

Printemps des poètes (1/31)

"Tout ce qui est inscrit fascine notre regard : une veine dans la pierre, le sillon laissé dans une écorce par le grignotement d'un ver, les nervures d'une feuille, le bord éclairé d'une colline.

Avec quelle avidité l'oeil appréhende un signe, un simple contour ou un réseau et avec quelle gourmandise (avec une patience d'insecte) il suit chaque trait, passe d'un point au plus proche, se lève, s'abaisse, tourne à gauche, à droite, revient sur ses pas, hésite, palpe et repart en glissant ! Devant tout aspect arrêté du monde, l'oeil éprouve au plus haut la joie de son propre mouvement, la LECTURE.

Se débarrasser du plus lourd, se confier au plus ténu ; feindre que les objets les plus grands, les plus opaques, les plus pesants soient contenus dans un filet de mailles sans épaisseur, afin de pouvoir les utiliser plus sûrement, les mesurer, les comparer, détacher d'eux cette mince pellicule de lignes que l'on peut déplier ou tordre à sa guise : tel est notre plaisir et notre ruse."


Jean Tardieu, La part de l'ombre (Gallimard, coll. Poésie, 2005)

dimanche 11 janvier 2009

"Oui"

"Je chante quand je suis heureux, je suis heureux, je chante, le chant m'entraîne, c'est le bonheur qui me rend heureux, le vin m'enivre, je chante dans la danse, que les femmes sont belles, que les femmes sont aimables, le vin m'enivre, je suis ivre, je danse dans le rythme de la danse, c'est le bonheur qui me rend heureux, la danse dans son rythme, l'ambiance est joyeuse, la gaieté me rend gai, je suis heureux de danser autour du feu, le bonheur me rend heureux, la fête festoie dans la gaieté, la danse dans le rythme, le feu s'enflamme, comme le feu brûle en flammes, je danse la danse si rythmée qui m'entraîne, le mouvement de la danse, c'est que je danse dans la bonne ambiance, c'est le bonheur qui me rend heureux, c'est le vin qui m'enivre."

Christophe Tarkos, Oui in Ecrits poétiques (P.O.L., 2008)

vendredi 9 janvier 2009

"Ma langue est poétique"

"Ma langue est poétique, est naturelle, est sonore, est bruitée, est féconde, est douce, est inondée de soleil, ma langue a des sons d'herbes et d'été, les herbes sont sonores, l'été est sonore d'herbes, l'herbe bruit dans ma langue, l'herbe sèche de l'été, en été, l'herbe sèche est bruyante, bruisse et cingle, ce sont les herbes, les bruits viennent de l'herbe, ce sont des bruits d'herbes sèches, ma langue a les bruits sonores des herbes desséchées de l'été, les bruits répétitifs, incessants, les bruits de ma langue ne cessent pas, cinglent et se répètent, et se dessèchent au soleil, le soleil sèche les herbes, les herbes bruissent, sifflent et cinglent, ma langue sèche, siffle, cingle, ma langue sonore, ma langue herbeuse, ma langue de sons herbeux, ma langue d'herbes qui sèchent, qui sont sonores, sonne, musicale, ensoleillée, sèche, ma langue est poétique, est sèche, crépite tout l'après-midi, depuis le lever de soleil, tout l'après-midi de cet été."

Christophe Tarkos, Ma langue est poétique in Ecrits poétiques (P.O.L., 2008)

mardi 23 décembre 2008

Miroitements

Voilà un petit livre peu banal, reçu dans le cadre de l’opération Masse Critique organisée par Babelio. Imaginez un peu : de la poésie trilingue letton – français – allemand ! Pour moi qui aime la poésie et qui m’intéresse aux langues, c’est vraiment cadeau !

Il porte donc un triple titre : Atainojumi / Miroitements / Spiegelungen, par lequel on pénètre dans une forêt d’images et de sons mystérieux. Trois facettes d’un univers où le ž du letton, le œ du français et le β de l’allemand se répondent avec élégance.



L’auteure, Dagnija Dreika, poète et traductrice littéraire, est née à Riga en 1951. Sa poésie, très visuelle, s’agence en tableaux parfois ironiques et trouve ses sources dans la nature, mais aussi dans les légendes et dans son panthéon personnel. Elle affectionne les mots rares, ce qui fait de la traduction une gageure. On la dit héritière du romantisme et du néo-classisme. Elle prépare actuellement une anthologie bilingue français-letton de poètes belges francophones contemporains.

Il est difficile d’apprécier le charme sonore de ses poèmes si l’on ne connaît pas le letton, mais Rose-Marie François, elle-même poète traduite en letton par Dagnija Dreika, va chercher avec talent dans les tréfonds et les richesses des deux langues pour « dire presque la même chose » aux francophones amateurs de poésie.

Les Editions En Forêt / Verlag im Wald, sont implantées à Rimbach en Allemagne et publient uniquement de la poésie, généralement multilingue. On croise dans leur catalogue Israël Eliraz, Abdellatif Laâbi, Werner Lambersy,...


Puisque c'est Noël, voici

SARMAS FRESKA

Ziemas vakari gari uz laika bezdibeni iet.
Snieg. Ir Ziemsvētki. Nebeidzami snieg.
Visu to mūžību, kuru es tevi jau gaidu.
Ielas, jumti – cietsirdīgi atgādina viss
Tā gada fresku, kas jau ir pagājis.
Rīga sērsnas kleitā, un aizplūst laiks.

Krēska balto karogu izkārusi.
Esmu te, gaidu tevi joprojām
vēl, bet vakars jau projām klusi.

FRESQUE DE GIVRE

Longues soirées d’hiver dans l’abîme du temps.
Il neige, c’est Noël. Il neige infiniment.
Toute une éternité que je t’attends.
Les rues, les toits, cruel semblant
d’une fresque d’antan,
Riga, robe de givre, passe le temps.

Le crépuscule hisse un drapeau blanc.
Je suis là, je t’attends encore, encore.
Mais le soir s’évapore.

RAUHREIFFRESKO

Lange Winterabende im Abgrund der Zeit.
Es schneit zur Weihnacht, es schneit ohne Ende.
Ich warte schon seit einer Ewigkeit.
Straβen und Dächer täuschen grausam
Ein uraltes Fresko vor,
Riga im Rauhreif, die Zeit vergeht.

Die Dämmerung hiβt eine weiβe Fahne.
Da bin ich und warte noch immer, noch immer.
Doch still zieht der Abend dahin.



Dagnija Dreika, Atainojumi / Miroitements / Spiegelungen (Editions En Forêt / Verlag Im Wald, 2008). Poèmes trilingues letton / français / allemand.
Traduction en français : Rose-Marie François.
Űbersetzung ins Deutsche : Rüdiger Fischer
66 pages, 6€

Adresse de l'éditeur (ajouter 3 € pour frais de port) :
Verlag Im Vald / Editions En Forêt
Doenning 6
D 93485 RIMBACH
CCP 628 519 D Paris

jeudi 4 décembre 2008

Adieu

"ICH KANN DICH NOCH SEHEN : ein Echo,
ertastbar mit Fühl-
wörtern, am Abschieds-
grat.

Dein Gesicht scheut leise,
wenn es auf einmal
lampenhaft hell wird
in mir, an der Stelle,
wo man am schmerzlichsten Nie sagt.
"



"JE PEUX TE VOIR ENCORE : un écho,
palpable par mots-
tactiles sur l'arête
de l'adieu.

Ton visage s'effarouche sans bruit
lorsque d'un coup
il devient clair comme lampe en moi
à l'endroit
où l'on dit au plus douloureusement
Jamais.
"

Paul Celan, Lichtzwang / Contrainte de lumière, in Poèmes traduits et présentés par John E. Jackson (J. Corti, 2002)

mercredi 3 décembre 2008

Gamarth

"Le vol des ans est-ce nuages
La lumière des jours est-ce nos ans ?
Le cours du vent est-ce notre âge ?
hasardeux moment incertain parage
ce vouloir fugace nous agitant
et l'espoir tenace pourtant...

une borne sur un rivage
le rostre d'une seiche, blanc, sur la plage.

Antiquité, vestiges, vain marbre
ce bois délavé qui fut arbre
ce sable qui ne garde mémoire des pas

Et le vent obstinée voix qui parle
depuis l'invention des temps
aux ombres du ciel diaprant
La mer immense verte et jaune pâle."

Jean Cortot, Tableaux dédiés (Maeght Editeur, 1993)

vendredi 22 août 2008

Eloge du rouge

"Les bleuets de l'enfance étaient-ils aussi bleus que le bleu presque fou qui est dans la mémoire ?
Les coquelicots d'alors parlaient en rouge franc, en chevaliers errants, la langue maternelle
Petite soeur en canicule qui ne savait, ne sait rien que le rouge, son rire travailleur et, si malheur survient, beau courage.
Dans les champs éblouis, elles sont encore vives les vacances, aussi vastes, aussi blondes dans les couleurs
Que tu l'avais promis, espérance dans les ténèbres
Quand aux vitres sensées, insensées du poème, la matière
Antigone
A l'orient s'est éclairée
."

Henry Bauchau en collaboration avec Myriam Watthee-Delmotte, L'atelier spirituel (Actes Sud, 2008)

lundi 4 août 2008

Le plus beau poème d'amour

Je te flore
tu me faune

Je te peau
je te porte
et te fenêtre
tu m'os
tu m'océan
tu m'audace
tu me météorite

Je te clef d'or
je t'extraordinaire
tu me paroxysme

tu me paroxysme
et me paradoxe
je te clavecin
tu me silencieusement
tu me miroir
je te montre

Tu me mirage
tu m'oasis
tu m'oiseau
tu m'insecte
tu me cataracte

Je te lune
tu me nuage
tu me marée haute
Je te transparente
tu me pénombre
tu me translucide
tu me château vide
et me labyrinthe
Tu me paralaxe
et me parabole
tu me debout
et couché
tu m'oblique

Je t'équinoxe
je te poète
tu me danse
je te particulier
tu me perpendiculaire
et soupente

Tu me visible
tu me silhouette
tu m'infiniment
tu m'indivisible
tu m'ironie

Je te fragile
je t'ardente
je te phonétiquement
tu me hiéroglyphe

(...)

Ghérasim Luca, Paralipomènes (J. Corti)

vendredi 1 août 2008

Août, à la limite des choses perdues

"bouche à bouche le bleu. Tout d'un
coup je sais que j'existe. J'y fais
mon nid. C'est simple


c'est tout ce qui compte


"nos corps feront jour
rien qu'en ouvrant les
bras sous le pommier"*





* Sophie Loizeau"

Israël Eliraz, Août, à la limite des choses perdues (Corti, 2007)