Blog vagabond, culturel et champêtre

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lundi 29 décembre 2008

Saint-Loup en oiseau

"Même immobile, la couleur qui était la sienne plus que de tous les Guermantes, d'être seulement l'ensoleillement d'une journée d'or devenu solide, lui donnait comme un plumage si étrange, faisait de lui une espèce si rare, si précieuse qu'on aurait voulu le posséder pour une collection ornithologique ; mais quand, de plus, cette lumière changée en oiseau se mettait en mouvement, en action, quand par exemple je voyais Robert de Saint-Loup entrer dans une soirée où j'étais, il avait des redressements de tête si soyeusement et fièrement huppée sous l'aigrette d'or de ses cheveux un peu déplumés, des mouvements de cou tellement plus souples, plus fiers et plus coquets que n'en ont les humains, que devant la curiosité et l'admiration moitié mondaine, moitié zoologique qu'il vous inspirait, on se demandait si c'était dans le faubourg Saint-Germain qu'on se trouvait ou au Jardin des Plantes et si on regardait un grand seigneur traverser un salon ou se promener dans sa cage un oiseau. Tout ce retour, d'ailleurs, à l'élégance volatile des Guermantes au bec pointu, aux yeux acérés était maintenant utilisé par son vice nouveau qui s'en servait pour se donner contenance."

Marcel Proust, Le temps retrouvé - Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1989- (p. 282)

lundi 1 septembre 2008

Un sorcier

"Le sorcier possédait ce genre de physique qui, jeune, semblait déjà vieux, et devenu vieux, avait tendance à ressembler de plus en plus à une momie en bonne santé. Son corps avait l'apparence sèche et coriace de ces arbres maigres qui poussent au milieu des savanes arides. Sa morphologie était particulière : son torse était bâti sur une charpente qui ne ressemblait à aucun squelette connu jusqu'ici, les épaules étaient rabotées, inexistantes.
"On dirait une grenouille", pensa Bamba. Un petit ventre proéminent et des jambes maigres cachés par un vieux pagne prolongeaient le personnage vers le bas."


In Koli Jean Bofane, Mathématiques congolaises (Actes Sud, 2008)

mardi 19 août 2008

Le neurochirurgien

"Le médecin mesurait pratiquement trente centimètres de moins que Jordan, et il commençait à se voûter fortement, ce qui le faisait paraître encore plus petit. Son visage pâle et son corps rond étaient mous, comme remplis de gelée, mais il avait de belles mains blanches et de longs doigts minces. Evidemment, des mains de chirurgien, se dit Jordan. Sa poignée de main était rapide et prudente, il retirait sa main aussi vite qu'il la donnait, sans pression amicale ni étau viril. Chez un autre homme, Jordan l'aurait trouvée efféminée. Mais ici elle lui paraissait simplement prudente. Il protège son outil de travail."

Russel Banks, La réserve (Actes Sud, 2008) - traduit de l'américain par Pierre Furlan

dimanche 10 août 2008

Il aurait pu être beau

"Bledyard, comme à son habitude, était très à l'aise dans son silence ; il faisait aller sa grosse tête de droite et de gauche, doucement, comme s'il venait de la mettre en place et vérifiait si elle tenait bien. Il était difficile de lui donner un âge. Mor pensait qu'il devait être encore très jeune, c'est-à-dire dans la trentaine. S'il n'avait eu l'air aussi bizarre, il aurait pu être beau. Sa masse de cheveux noirs parfaitement raides qu'il portait assez longs se balançait légèrement quand il bougeait ou parlait. Il avait un large visage lunaire et un cou de taureau, de grands yeux lumineux d'oiseau de nuit et un gros nez. Sa bouche était informe, parfois ouverte et pendante. Il avait de bonnes dents mais en général elles étaient cachées derrière ses lèvres charnues. Il souriait rarement. Ses mains aussi étaient trop grandes et se déplaçaient au ralenti. Bledyard souffrait d'une difficulté d'élocution qu'il surmontait en partie en répétant deux fois certains mots quand il parlait. Il le faisait avec une sorte de lenteur réfléchie qui rendait son discours risible. On s'était depuis longtemps aperçu qu'une conférence de Bledyard plongeait l'école entière dans une hilarité hystérique au bout de quelques minutes (...)."

Iris Murdoch, Le château de sable